PARÍS — Cela fait plus de quatre ans que l’arrivée de la justice était attendue. Après la mort incompréhensible de Federico Martin Aramburú, ancien international argentin de rugby assassiné à l’aube du 19 mars 2022 en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, le tribunal de la Cour criminelle de Paris a ouvert ce lundi à 14 h 30 le procès contre ses présumés meurtriers. Dans la petite salle Voltaire, sur l’Île de la Cité, où seuls 54 journalistes ont pu être installés, il faudra trois semaines d’audience — jusqu’au 25 septembre — pour reconstruire, minute par minute, la nuit où une altercation banale dans un bar a dégénéré en massacre par balles. En raison de l’ampleur du crime, le procès a mobilisé l’ensemble de la presse française.
Quatre personnes comparaissent devant le tribunal. Loïk Le Priol, âgé de 32 ans, ex-marin et ancien cadre du Groupe Union Défense (GUD), mouvement étudiant d’extrême droite, est poursuivi pour assassinat. Romain Bouvier, âgé de 35 ans, également lié au GUD, est jugé pour tentative d’assassinat et détention non autorisée d’armes de catégorie B. Lyson Rochemir, partenaire de Le Priol au moment des faits et conductrice du véhicule utilisé cette nuit, doit répondre de complicité de tentative d’assassinat, ainsi que d’altération de la scène de crime et de dissimulation de preuves. Antony Sorrentino, sympathisant d’extrême droite qui aurait aidé Bouvier lors de sa fuite, comparaît pour dissimulation de crime. La justice a déterminé que les accusés ne partageaient pas un « plan criminel commun », ce qui explique la disparité des chefs d’accusation retenus contre eux. Le Priol et Bouvier risquent la réclusion à perpétuité.
Sur le banc des accusés, les deux hommes ont livré, ce lundi, une image presque banale. La tête rasée, polo blanc et lunettes pour Bouvier, il s’est présenté avec un ton poli, répondant avec courtoisie au président par un « oui, monsieur le président ». Il a affirmé avoir travaillé à son compte dans le secteur de la communication numérique. À ses côtés, Le Priol, chemise bleue et allure jeune, s’est décrit avec sobriété comme oléiculteur. Cette apparente normalité contraste avec la violence des faits qui lui sont reprochés.
Les faits remontent à une nuit qui aurait dû être banale. Federico Martin Aramburú, âgé de 42 ans, avec 22 matches disputés avec les Pumas, doublechampion de France avec le Biarritz Olympique (BO) et troisième du Mondial 2007, se trouvait à Paris pour assister au match d’ouverture du Tournoi des Six Nations entre la France et l’Angleterre. Après un dîner avec d’anciens partenaires, il s’était entretenu avec son ami, associé et ancien joueur à Biarritz, Shaun Hegarty, dans un café-restaurant du boulevard Saint-Germain. Là, une dispute éclata avec Le Priol et Bouvier vers 6 heures du matin, interrompue initialement par les employés du lieu.
Martin Aramburú et Hegarty quittèrent les lieux à pied. Cependant, selon l’accusation, leurs adversaires sortirent à leur recherche : Bouvier ouvrit le feu à quatre reprises depuis le Jeep conduit par Lyson Rochemir, la compagne de Le Priol, avant que ce dernier, arrivé à pied quelques secondes plus tard, ne fasse six tirs avec un revolver Colt New Pocket, une arme à tambour de six balles calibre .32 SW (à peine plus petit que le 9 mm utilisé par les policiers et les militaires), appartenant à la catégorie D et donc en vente libre. Après avoir reçu plusieurs impacts, notamment dans le dos, Federico Martin Aramburú s’effondra sur le trottoir et mourut sur le coup.
Ce lundi, l’émotion s’est concentrée sur l’arrivée tardive de la famille, peu avant 15 heures, sans la présence de la mère du rugbyman, Cecilia Aramburú, qui n’a pas pu assister pour des raisons médicales, ni de ses trois petits-enfants. Les proches portaient autour du cou un foulard rouge portant le nom « Fede », le drapeau argentin et le numéro 13, confectionné cet été lors des Fêtes de Bayonne en hommage au joueur. Une heure plus tôt, María Aramburú, l’épouse de la victime, et Shaun Hegarty étaient arrivés aux côtés des avocats de l’accusation, les avocats Yann Le Bras et Véronique Massi.
Les deux principaux accusés admettent avoir utilisé leurs armes cette nuit-là, mais nient avoir eu l’intention de tuer, une ligne de défense qui devrait constituer le cœur de tous les débats. Dans des déclarations accordées au quotidien Libération, l’avocat de Romain Bouvier, Hugues Vigier, a rejeté l’idée d’un meurtre prémédité :
« C’est une affaire de virilité, de types qui se sont enivrées d’alcool jusqu’au petit matin ».
Pour l’accusation, il s’agit d’une version absurde.
« Il s’agit d’une bagarre qui ne peut justifier l’éclatement d’une telle violence. Il s’agissait d’une traque humaine qui s’est produite à l’issue d’un conciliabule entre les accusés », a déclaré l’avocat Yann Le Bras.
Le Bras avait indiqué auparavant que les deux principaux accusés figuraient dans les registres « pour leur dangerosité » et qu’ils étaient placés sous mesures conservatoires avec interdiction de se rencontrer et de porter des armes, obligations qu’ils ont violées la nuit du drame.
« Cela engendre, dès le départ, un sentiment d’incompréhension ou d’indignation », avait-il expliqué.
Pour sa part, l’avocate Véronique Massi a souligné la gravité de l’acte initial : « Ce sont deux hommes qui arpentent les rues de Paris, armés. Ce n’est pas quelque chose à prendre à la légère ». Quant au juge d’instruction chargé du dossier, il a maintenu l’accusation de « meurtre ».
La première journée du procès s’est terminée par la formation du jury — cinq femmes et un homme — et la confirmation du calendrier des témoins, parmi lesquels devrait figurer l’audition des ex‑joueurs des Pumas, Gonzalo Quesada et Thomas Lièvremont. L’instruction devra aussi éclairer la personnalité de Le Priol, dont le supposé trouble de stress post-traumatique, lié à son passé militaire, doit être examiné par des experts dont les avis divergent déjà sur ce point. On s’attend à ce que le verdict ne soit rendu qu’en fin de mois.