La deuxième journée du procès de Federico Martín Aramburú : les expertises psychologiques des accusés

PARIS.– Ce mardi, lors de la deuxième journée de son procès devant le Tribunal de la Cour criminelle de Paris, Loïk Le Priol et Romain Bouvier, accusés d’avoir assassiné à sang-froid Federico Martín Aramburú le 19 mars 2022, ne se présentèrent pas pour contester les faits, mais pour faire lumière sur leur identité. Après les confessions mesurées prononcées la veille —l’un évoquant la légitime défense et l’autre niant toute intention de tuer—, l’audience se concentra sur les rapports d’expertise psychologique. Un exercice qui, de manière méthodique, mit en lumière un passé où la violence occupe une place centrale, bien avant la nuit tragique où l’ancien rugbyman argentin perdit la vie.

La salle Voltaire du Tribunal de la Cour criminelle de Paris se remit à plein lors de cette deuxième journée du procès. Les personnes présentes purent constater avec clarté que, à mesure que les experts en psychologie traçaient le profil des quatre accusés, émergeait aussi, de manière implicite, le récit d’une radicalisation de longue durée.

La matinée débuta avec Romain Bouvier, interrogé sur les nombreux objets saisis dans son domicile : une douzaine d’armes à feu, plus de 1200 munitions, une statuette d’Adolf Hitler, un disque lié à l’organisation d’extrême droite radicale étudiante Groupe Union Défense (GUD) et un exemplaire de Mein Kampf.

Face au président du tribunal, l’accusé justifia la présence du livre en en évoquant la valeur bibliographique —le décrivant comme une “édition très rare, en allemand et avec des caractères gothiques”—, avant de confirmer son goût ancien pour les armes anciennes, qu’il collectionnait, et pour le tir, activité qu’il pratiquait plusieurs fois par an sur une propriété privée. Lorsqu’il fut interrogé sur sa relation avec Loïk Le Priol, il insista sur l’existence d’une égalité entre les deux, niant fermement avoir été à un moment le “subordonné” de son coaccusé.

Le ton mesuré de ces explications contraste avec un élément figurant dans le dossier et relayé par divers médias : pendant sa détention préventive, l’un des deux hommes aurait été surpris au téléphone en train de se vanter, de façon crue, des quatre dernières balles qu’il venait de tirer dans le corps de la victime. Ce contraste résume à lui seul la tension de cette seconde journée : d’un côté, des accusés soucieux de projeter une image maîtrisée, presque académique ; de l’autre, des éléments de procédure qui rappellent la brutalité du crime.

L’expertise psychologique de Loïk Le Priol a occupé une part importante de l’après-midi. Ancien commando de la marine expulsé de l’armée en 2017 et rapatrié du Yibuti deux ans plus tôt pour avoir souffert d’un trouble de stress post-traumatique sévère, l’homme a décrit un parcours marqué par des crises : un grave accident de voiture en 2015 —la même année où il aurait commis des actes de violence lors d’une réunion contre un ancien président du GUD— et une augmentation de l’anxiété après le déclenchement de la guerre en Ukraine, ce qui —selon lui— l’aurait amené à s’asseoir systématiquement les épaules tournées contre un mur lorsqu’il est sur une “terrasse” (l’extérieur) d’un bar ou d’un restaurant. On aborda également sa relation avec Lyson Rochemir, son ancienne partenaire et actuellement poursuivie pour complicité dans l’intention d’assassiner: le couple se serait séparé peu après la mort d’Aramburú.

Selon divers rapports d’audience, ce qui frappe le plus est le décalage entre l’apparence des deux hommes sur le banc des accusés et ce que révèle leur dossier judiciaire. Avec ses lunettes et sa chemise claire, Loïk Le Priol paraît davantage comme un étudiant que comme le vétéran militaire qu’il fut. Il garde une voix calme en toutes circonstances, notamment lorsqu’il réitère son aveu d’avoir tiré, tout en tenant sa ligne de défense —la légitime défense— et en assurant qu’il ne cessera jamais de demander pardon. Pour sa part, Romain Bouvier adopta un ton posé et des arguments multiples pour justifier chacun des objets retrouvés chez lui, comme s’il tentait d’éclaircir un malentendu plutôt que d’assumer un engagement idéologique.

Lyson Rochemir, de son côté, laissa transparaître une charge émotionnelle plus lourde. Après avoir nié farouchement toute complicité, il s’est effondré, la voix coupée par des sanglots, en confessant le vertige que lui inspire la peine de réclusion à perpétuité qui l’attendrait à 29 ans. Une peine qui, si elle était prononcée, dépasserait tout le temps qu’il a passé en liberté. Antony Sorrentino, le seul à avoir pleinement reconnu les faits qui lui étaient imputés, conserva un profil plus discret lors des débats. L’expert psychologique dressant son portrait fait de lui un père de famille et un homme d’affaires sans liens idéologiques significatifs avec le GUD, organisme auquel il aurait appartenu seulement un an.

Devant le banc des accusés, les familles de Federico Martín Aramburú suivent les débats avec une intensité qui n’a pas fléchi depuis l’ouverture du procès. Maria, la veuve du rugbyman, lutte pour contenir ses larmes à chaque évocation des trois enfants du couple et fixe son regard sur chacun des accusés avec une sévérité implacable. Le père de la victime, venu spécialement d’Argentine malgré son âge avancé, demeure assis aux côtés de sa famille avec les écouteurs de traduction en place, tandis qu’à quelques mètres se déroule le récit détaillé de la vie de l’homme qui a ôté la vie à son fils.

L’avocat de la famille, l’homme de loi Yann Le Bras, n’a cessé d’inscrire ces expertises de personnalité dans le cadre plus large qu’il défend depuis le début du procès : celle d’une agression qui a dégénéré, de manière totalement disproportionnée, en une véritable chasse humaine. Il avait déjà souligné, avant le début du procès, l’absence de toute justification pour que la bagarre initiale dans le bar Le Mabillon se transforme en une chasse armée dans les rues du Quartier Latin. La défense, pour sa part, continue à évoquer la peur plutôt que la préméditation, rejetant toute intention homicide au moment des coups de feu.

Quoi qu’il en soit, ce que révèle cette deuxième journée d’audience, au-delà des trajectoires individuelles, est l’essence d’un milieu. Le Groupe Union Défense, dissous par décret en 2024, a structuré la majorité des liens entre les accusés : un espace de sociabilité, mais aussi la matrice de plusieurs épisodes de violence organisée. Un modus operandi — l’expédition punitive, filmée et revendiquée implicitement — qui soulève des questions sur la façon dont ce mouvement a pu rester hors de la justice durant des années avant de ressurgir, armé, dans une rue de Saint-Germain-des-Prés.

Car c’est bien là la question qui hante ce procès, dont la durée est estimée jusqu’au 26 septembre : comment deux hommes placés sous contrôle judiciaire, interdits d’armes et d’entretenir des relations entre eux, ont-ils pu en venir à vider leurs chargeurs contre un homme sans armes ? D’après la reconstitution de l’accusation, quatre tirs en quatre secondes de la part de l’un (Bouvier) et six de l’autre (Le Priol), dont trois dans le dos. Sur Internet, la « fachosphère » continue d’inverser les rôles, présentant Le Priol comme la victime d’une agression qui aurait mal tourné. Par ailleurs, les débats sur leur personnalité dessinent un parcours plus ancien et documenté : celui d’un engagement avec l’extrême droite où la violence n’était pas un accident, mais une pratique récurrente parmi des expéditions punitives, un culte de la force et des dérives paranoïaques.

L’audience reprendra dans les prochains jours avec les expertises psychiatriques des accusés, avant de donner place aux dépositions des témoins directs de la nuit du 19 mars 2022.